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Enki Bilal
interviewé par
Richard Dreesens
1994


Richard Dreesens : Comment expliquez-vous l'engouement pour vos bandes dessinées alors que les thèmes sont plutôt noirs?

Enki Bilal : C'est difficile pour moi d'expliquer cela. Si l'on savait ce que l'on devait faire pour toucher un grand public, ou si l'on pouvait préméditer une carrière de dessinateur, de romancier ou quelque métier que ce soit dans le domaine artistique ce serait trop simple. Ce qui passe dans mon travail est une forme d'authenticité, je crois que c'est très important. Il n'y a pas de calcul. Je compose des univers qui sont assez sombres, durs, violents, mais qui sont traités avec une espèce de sincérité obsessionnelle qui doit peut-être toucher le lecteur. Moi je ne dissocierais pas le travail graphique de celui de l'écriture. Dans le travail fait avec Christin, je parlerais surtout des "Phalanges de l'Ordre Noir" et de "Partie de Chasse", il y a toujours la volonté de faire en sorte que les dessins ne soient pas la redondance, l'illustration plate du scénario. Ce qui est, je pense, l'une des faiblesses de beaucoup de bandes dessinées à l'heure actuelle. Je crois qu'il faut créer une forme d'affrontement permanent entre les images que procurent le texte et les images qui sont celles de la narration dessinée. Il faut jouer sur le texte de telle sorte qu'il y ait une grande excitation de la part du lecteur à se fabriquer d'autres images.


Richard Dreesens : Et on sent cela dans le dessin, ne serait-ce qu'avec le mélange des techniques, comme les rehauts de crayon à papier qui donnent une force au dessin.

Enki Bilal : Mais si toi tu le ressens, si d'autres gens le ressentent, c'est aussi parce-que moi-même je l'ai ressenti en le faisant. Mais je ne veux pas analyser cela dans le détail. Quand je parle de sincérité et d'honnêteté vis à vis du lecteur, c'est cela que ça signifie. On peut décortiquer l'aspect graphique, le mélange des techniques, on peut disséquer la forme narrative et le choix de l'écriture : Les trois narrations de la trilogie sont très différentes les unes des autres. Mais là aussi, je n'ai pas fait de concessions. Je pense que si j'en avais fait au plus grand nombre à la fin de "La Foire aux Immortels", je n'aurais pas fait "La Femme Piège" telle qu'elle est. J'aurai probablement fais une Femme Piège beaucoup plus classique avec tous les acquis de "La Foire aux Immortels".


Richard Dreesens : Philippe Druillet m'a dit que selon lui, la science fiction n'était possible qu'en piochant dans ses racines, dans le passé. Ne peut-on pas dire qu'il en va de même pour vous ?

Enki Bilal : Il y a tout le bagage que l'on transporte en tant qu'être humain. Je crois énormément à la mémoire. J'ai une mémoire très sélective que j'utilise de manière très abstraite et que je mets au service de mon travail de créateur. C'est assez curieux mais j'ai du mal à me souvenir de ma vie enfantine à Belgrade. Il ne me reste que des bribes. Je suis incapable comme certaines personnes de reconstituer par puzzle ma vie. Néanmoins, je pioche dans ma mémoire de manière inconsciente pour fabriquer des univers. Cela rejoint un peu ce que dit Philippe sur la science fiction. Au delà de science fiction je préfère parler de perspective. Car je n'ai pas le sentiment de faire de la S.F. depuis quelque temps : J'en ai fait au début. Mais pour moi la trilogie ce n'est pas de la science fiction. Je dirais que c'est une réflexion prospective sur notre monde présent mais de manière décalée dans le futur. En effet là je prends les ingrédients du passé relativement proche parce que le passé lointain ne m'intéresse pas. Parce que c'est mon histoire ; il est évident qu'elle découle du passé... J'ai pris le train en marche en Yougoslavie dans les années 50, pays traumatisé par la guerre. L'iconographie que j'ai côtoyé à ce moment là était vraiment en prise directe avec des événements violents. C'est la matière vivante qui a produit ce que nous sommes aujourd'hui et ce que nous serons demain. C'est une façon de parler de mes peurs. Il n'y a rien de plus important je crois que le rapport de l'être humain au monde qui l'environne. C'est pour cela que tout ce que je fais à une résonance politique. Aujourd'hui on peut difficilement, je crois, raconter des histoires qui ne soient que des histoires de ce genre. Tout se tient : l'homme par rapport à l'homme, l'homme par rapport à un système.


Richard Dreesens
: Mais de toute façon, à la lecture des dernières pages de "Froid Equateur", on a l'impression qu'aucun système ne vous satisfait : notamment avec les dieux Egyptiens qui exposent leurs ambitions de déstabiliser les systèmes politiques tels que l'ONU.

Enki Bilal : Mais il n'y a plus de systèmes idéologiques. On l'a bien vu avec la faillite de deux systèmes qui étaient totalement imparfaits : le capitalisme et le communisme. La plus spectaculaire étant bien sur celle du communisme. On sait tout ce que cela à apporté comme drames. Mais le capitalisme aussi à failli ; et le libéralisme essaye de se restructurer sans réelle idéologie. Si l'Europe a du mal à se faire c'est parce qu'il n'y a pas de projet commun ; il y a une peur, une angoisse, c'est tout. Les hommes politiques gouvernent avec l'angoisse aux tripes car ils n'ont pas la capacité de voir plus loin que certaines échéances électorales. C'est là qu'il y a d'énormes paradoxes. Je ne me sens pas menacé par un manque d'inspiration dans l'avenir, j'ai le sentiment qu'il y a de plus en plus de choses à raconter.


Richard Dreesens : En relation avec la B.D, pourquoi est-ce que vous avez choisi de prendre du recul par rapport au public ?

Enki Bilal : C'est assez curieux parce que je ne me rends pas compte que j'ai cette réputation qui n'est pas tout à fait vraie. Bon, j'ai arrêté systématiquement de faire les salons, même si je retourne de temps en temps à Angoulême. Le système des salons est quelque chose d'infernal. Personnellement j'ai énormément de monde. Et je me rends compte qu'en deux heures de dédicaces je vois 200 à 300 personnes où l'on a pas le temps d'établir le moindre contact. En plus le travail du dessin est rapide, vite fait et bâclé. Il y a un espèce de stakhanovisme pervers qui ne m'apporte pas grand chose. Je préfère faire de temps en temps des dédicaces en librairie où je vois des gens en petits nombres ; comme à la Galerie où l'on peut discuter. Mais aller faire le tour de France des festivals !... En plus, aujourd'hui il y a un festival tous les week-end. Il y a des gens qui ont besoin de cela : comme Franck Margerin par exemple. Parce-que pour lui c'est une espèce de moteur, il puise dans ces rencontres qu'il fait au moment des dédicaces. Il y trouve une source d'inspiration. J'ai décidé de ne plus en faire car deux ou trois jours de dédicaces ça me "fout" en l'air deux à trois semaines de travail. Pas au sens productif, mais au sens créatif. Ca me perturbe, ça me casse mon rythme. Je regrette de créer des frustrations à mes lecteurs mais je ne les vois même pas dans ces manifestations.


Richard Dreesens : Est-ce que vous continuerez à faire de la Bande dessinée après la saga de Nikopol ?

Enki Bilal : Oui, je continuerai à en faire mais de manière extrêmement libre, tout en travaillant sur d'autres moyens d'expressions (cinéma, décors...). Cela me paraît naturel de ne pas me cantonner à la production exclusive de B.D. Mais il est évident que je n'abandonnerai pas la B.D car c'est un moyen d'expression trop luxueux, trop exceptionnel. La notion de solitude est un luxe rare ; encore plus lorsque l'on est reconnu et que l'on ne doit pas de comptes à son éditeur, on est libre de faire ce que l'on veut et c'est une chance énorme ! Je ne vois pas dans quel autre domaine on peut avoir une telle liberté. Dans le cinéma, très peu de metteurs en scène ont une telle liberté, car la liberté dans le cinéma se traduit par des budgets énormes, et même les plus grands dépendent de problèmes de financement.


Richard Dreesens
: Par rapport à cela, est-ce que ce n'est pas difficile pour de jeunes auteurs d'atteindre ce "luxe" ?

Enki Bilal : La pratique de la B.D est un luxe lorsque l'on est totalement libre, lorsque l'on est dégagé de toute contrainte matérielle. Les dessinateurs qui démarrent aujourd'hui sont dans une période extrêmement difficile.


Richard Dreesens
: Et il y en a de plus en plus !

Enki Bilal : II y a de plus en plus de personnes qui ont envie de dessiner car on vit dans un monde où l'on est sans cesse sollicités par les images, qui sont un support essentiel : la vidéo, le cinéma, communication, tout passe par l'image. Mais je ne suis pas sûr qu'il y ait autant de candidats dessinateurs aujourd'hui que dans les années 80. J'ai même le sentiment qu'il y en a moins. Parce qu'il y a une grande diversification de l'animation... Il y a énormément de voies dans le domaine des images... Le problème de la B.D c'est qu'il n'y a plus de supports, plus de magazines, pratiquement plus de mensuels et les places sont chères. Il y a toute une génération d'auteurs dont je suis le plus jeune et une autre, un peu plus jeune, qui peut encore travailler dans un certain confort. Mais ceux qui démarrent sont dans une situation délicate.


Richard Dreesens
: Druillet a dit que le graphiste contemporain doit avoir une polyculture dans le domaine de l'image et que finalement il devait toucher à tout.

Enki Bilal : Seulement il y a un petit bémol en France, où l'on accepte pas les gens qui ne se cantonnent pas à l'étiquette qu'on leur a collée. Là est le grand problème. Il y a une espèce de nomadisme qui s'installe partout dans le domaine social, professionnel, etc... Les jeunes qui ont un premier métier sont sûrs que dans les 10 ans à venir ils seront obligés d'en changer au moins une fois. Ce qui n'était pas le cas il y a 30 ou 40 ans où on partait pour faire un métier à vie. Et Philippe a raison quand il dit cela et on est quelques-uns à fonctionner comme ça, mais assez peu. Il y a des gens qui s'y intéressent et qui nous aident parce qu'ils savent que nous avons une formation technique qui touche plusieurs domaines, comme les décors, l'architecture, les mouvements. Il y a une palette extrêmement large quand on fait de la bande déssinée.


Richard Dreesens
: Dans votre cas vous avez choisi d'exposer des calques. Pourquoi des calques, est-ce comme Philippe Druillet avec ses Krafts où l'anecdote veut qu'il ait utilisé un vieux rouleau de papier Kraft qui traînait au fond de son atelier ?

Enki Bilal : Des calques ! Et pourquoi pas des calques ? Je n’ai pas d'autre réponse que ça. L'anecdote c'est que j'avais trois mois devant moi. La préparation de mon film a pris du retard. Je ne savais pas trop quoi faire et puis j'ai eu l'envie du dessin. Je me suis dit "Et si je dessinais quelque chose que je n'avais pas traité lors de la Saga Nikopol" : La relation sensuelle du couple Nikopol, Jill Bioskop. Le choix technique : le dessin, parce que c'est la pureté absolue et que les gens me connaissent surtout par mon travail de la couleur. J'ai fait des essais sur calque et puis ça m'a paru intéressant parce que cela permettait de jouer sur une légère transparence et de pouvoir rehausser avec du blanc, et donc de valoriser le personnage de Jill qui a la peau blanche ; J'ai trouvé un réel plaisir dans ce côté très soyeux, très lisse qui convient très bien au crayon gras notamment. Il y a une réelle sensualité du dessin sur le calque. De plus, on ne peut pas tricher sur un calque : on ne peut pas gommer. Lorsque le dessin ne fonctionne pas je dois reprendre un calque. Au début j'en ai raté trois ou quatre par dessin et puis à la fin le premier ou le deuxième était bon.


Richard Dreesens : C'est une suite à Nikopol?

Enki Bilal : C'est une parenthèse pour ceux qui ne connaissent pas la trilogie, on en fera un bouquin (Bleu sang).


Richard Dreesens
: Mais est-ce que vous n'en avez pas eu assez de Nikopol à la fin de la trilogie ?

Enki Bilal : Pas au point de le foutre à la poubelle. Je n'ai pas le sentiment de tirer sur la corde. Le travail que je fais sur le couple est un travail de dessin. A la limite, il faut oublier Jill et Nikopol, ils n'ont pas d'importance, le but étant de montrer le couple, la sensualité entre un homme et une femme. Néanmoins, il est clair et net que je n'utiliserai plus les personnages de la trilogie et que c'est terminé. Le problème vient du fait que l'album que je vais préparer sera d'une importance capitale pour moi parce que je serai dégagé des contraintes de la trilogie et que je suis devant un sujet énorme qui résume un peu tout ce que je disais. Cet album aura pour moi une réelle importance car il partira d'une souffrance personnelle sur l'éclatement de la Yougoslavie. Il y aura mes propres tripes. Le travail pour l'expo est en quelque sorte une façon de me maintenir dans le dessin.


Richard Dreesens
: Ce sera donc en rapport avec les événements qui se déroulent en Yougoslavie ?

Enki Bilal : Pas directement sur la Yougoslavie. Je n'ai pas envie de traiter la guerre qui se déroule en ce moment. On assiste à la monté des nationalismes, des extrémistes ; et c'est de tout cela dont j'ai envie de parler. Tout en essayant de garder une certaine sensualité.


Richard Dreesens : Vous avez dit d'Hergé : "Avec Hergé, la B.D. est sortie de son ghetto pour devenir un moyen d'expression aussi fort que le cinéma". Mais cela peut s'apparenter à votre propre travail avec les romans dessinés comme "Coeurs Sanglants" où les images font penser à du cinéma et cela est encore plus vrai dans "Froid Equateur". Beaucoup de gens ont vu dans cet album votre désir de refaire du cinéma.

Enki Bilal : Ce sont en effet des références concrètes avec des séquences tournées par Donadoni. Indépendamment de cela, il y a des choses que les gens n'ont pas trop ressenti, notamment au niveau de l'écriture. J'ai bénéficié pour cela de mon travail de script pour le cinéma. Je me suis rendu compte, quand je faisais "Froid Equateur", que les élipses, les dialogues, les "cuts" qui coupaient brutalement les séquences n'avaient plus grand chose à voir avec la B.D. classique et c'est peut être pour cela que le bouquin a plu au gens de la littérature. Il été désigné par le magazine "LIRE" comme le meilleur livre de l'année.


Richard Dreesens
: Comment évolue votre nouveau projet de cinéma à ce jour ?

Enki Bilal : C'est très long aujourd'hui de faire un film : soit on a un film de 20 millions et on peut le produire assez facilement, soit comme pour le mien, on a plus de difficulté car il se situe dans la frange 20/40 millions. Ce qui est la situation la plus inconfortable parce que les chaînes de télé ont peur si elles ne présentent pas une star énorme ou n'obtiennent pas l'audimat escompté. Tout cela est compliqué et un peu long. J'ai déjà l'avance sur recette depuis juillet et là j'attends une réponse.


Richard Dreesens : Est-ce que l'on peut lever un coin du voile sur le sujet ?

Enki Bilal : C'est une histoire d'amnésie, d'amour sur fond politique. Une chasse à l'homme. C’est un peu un polar politique mais décalé... Le lieu, l'époque, tout ceci est extrêmement impréci. Il faut que cela soit un peu perturbant pour le spectateur, qu'il ne sache pas bien où il est. L'important pour moi n'est pas cette fois-ci de démontrer que mon univers peut passer au cinéma; mais c'est plus de faire un film, de raconter une histoire, des êtres. Il y a beaucoup plus d’extérieurs que dans "Bunker Palace hotel". On sera dans un milieu urbain qui ressemblerait à Paris mais en même temps un peu à Berlin.


Richard Dreesens : Pourquoi cette envie de cinéma ?

Enki Bilal : Le cinéma c'est une passion de môme. J'ai tourné dans un film à 9 ans à Belgrade. Je me suis attaché énormément au cameraman du film. Puis en France tous les dimanches j'allais au cinéma voir des West-Erns, des films de cape et d’épée. J'ai vu des films populaires jusqu'au moment où au lycée j'ai découvert le cinéma d'auteur. Je n'ai jamais dissocié ma passion de la B.D. avec celle du cinéma. C'est à dire que mon travail de cinéaste à énormément nourri mon travail de dessinateur. Le cinéma apporte d'autres choses : le son, les émotions, etc... D’autre part ce qui me plaît aussi c'est le travail d'équipe. Mais rien ne me dit que je n'abandonnerai pas un jour la B.D. pour me consacrer entièrement à autre chose.

Exposition à la Galerie Escale (14 avenue de la Bourdonnais 75007 Paris) Copyright : Richard Dreesens 1994